Le SNALC sur Atlantico : Tout savoir sur la réforme du collège

mardi 30 août 2016
par  LECOURTIER Sébastien

Tout savoir sur la réforme des collèges

la nouvelle usine à gaz de l’Education nationale que les professeurs auront bien du mal à appliquer (et ce n’est peut-être pas plus mal)

Par Jean-Rémi Girard et Eric Deschavanne - Publié le 30/08/2016

Alors que la rentrée scolaire approche à grands pas, 2016 sera l’année de la mise en application de la réforme des collèges de la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem. Une réforme dont la philosophie et les modalités d’application sont aujourd’hui bien difficiles à cerner

Atlantico : Alors que la rentrée des classes approche, l’année scolaire 2016-2017 verra la réforme des collèges de Najat Vallaud-Belkacem entrer en vigueur. Quelles sont les dispositions centrales de cette réforme, et quelle en est la ligne directrice ? Quels sont les points que le gouvernement a souhaité traiter par une telle réforme ?

Jean-Rémi Girard : Cette réforme comporte plusieurs grands axes.

Premièrement, fixer un maximum horaire de 26 heures par semaine à tous les niveaux. Concrètement, cela signifie diminuer les heures d’enseignement des élèves. On dégage une "marge horaire" pour mettre en place des groupes, de façon locale.

Deuxièmement, supprimer tout ce qui dépassait, notamment les classes européennes, une grande partie des classes bi-langues, l’option "découverte professionnelle", une partie des horaires de latin et de grec, ainsi que les heures d’accompagnement qui venaient en plus des heures de cours pour les élèves de 6ème en difficulté.

Troisièmement, cette réforme des collèges met en œuvre deux dispositifs – l’accompagnement personnalisé et les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) – qui ne sont pas en plus des heures de cours mais qui doivent avoir lieu sur les heures de cours des différentes disciplines. Nous sommes donc censés faire du soutien et de l’accompagnement de projets de façon obligatoire sur les heures sur lesquelles nous sommes en même temps en train de traiter le programme de notre discipline.

Ces EPI, apparemment prévus sur la base du volontariat pour les professeurs, sont en réalité très contraints, à partir du moment où il y a un horaire obligatoire hebdomadaire (2 ou 3 heures en 5ème, 4ème et 3ème) avec des thèmes eux aussi imposés. À l’arrivée, il faudra bien trouver des gens pour les faire. Ce ne seront pas forcément des personnes consentantes, ni même des personnes actuellement nommées sur les établissements. Des remplaçants en cours d’année, des contractuels pourront se retrouver au moment de leur arrivée intégrés dans un projet interdisciplinaire dont ils ignorent absolument tout.

Eric Deschavanne  : Le plus étonnant sans doute, pour le citoyen lambda, tient au fait que cette réforme ambitieuse n’a aucun objectif pragmatique. Bien entendu, on ressasse des généralités en affirmant qu’on lutte contre l’échec et les inégalités scolaires, mais la réforme ne s’attaque pas de manière ciblée à un problème ou à un dysfonctionnement particulier. Une transformation globale des programmes et de la pédagogie, pilotée de manière ultra-jacobine par les bureaux du ministère, est supposée produire une amélioration générale. Il s’agit en réalité d’une vue de l’esprit, d’une chimère, dont on ne préjuger des effets, bien entendu, mais dont on peut tout de même estimer, dans la mesure où la réforme est conçue sur une base purement idéologique, qu’ils ne correspondront pas du tout à ceux attendus par ses concepteurs.

Cette réforme est en réalité un chant du cygne. Il faut y voir sans doute l’ultime tentative, précipitée et autoritaire, de réaliser le rêve d’une génération de pédagogues, qui entendaient démocratiser l’enseignement secondaire en cassant les structures du collège et du lycée et en transformant la pédagogie. Ce projet s’est concrétisé dans ce qu’on appelle "le collège unique", maillon indispensable de la stratégie visant à conduire la quasi-totalité d’une classe d’âge jusqu’au bac et à l’enseignement supérieur. Il y a beaucoup d’injustice dans les critiques du collège unique, dans la mesure où il a effectivement permis l’allongement de la durée des études et une augmentation du niveau moyen d’éducation. Néanmoins, le projet de démocratisation s’est heurté à des limites objectives qui n’ont jamais fait l’objet d’une analyse sérieuse. D’une part, il n’est jamais parvenu à s’étendre au-delà du collège : il n’y a pas de "lycée unique", non seulement en raison de la dichotomie lycée professionnel/lycée général, mais aussi parce que, en dépit de la création d’une seconde de détermination, le dispositif des filières perdure au lycée général. D’autre part, et surtout, le rêve de voir l’accès de tous les enfants à l’enseignement secondaire faire disparaître le déterminisme social s’est brisé sur le mur du réel. Dans le domaine de l’Éducation nationale, cependant, le réel n’a pas d’existence. En quatre décennies, le rêve s’est encalaminé dans la bureaucratie. Il n’existe plus que dans les objectifs figés et stéréotypés d’une technostructure confinée dans sa bulle, que dans les rapports et les innombrables textes produits par la machinerie administrative dans un volapük incompréhensible, à la fois idéologique et bureaucratique.

Il ne faut pas croire que cette réforme est fondée sur un diagnostic précis - l’analyse des difficultés mises en évidence soit par des enquêtes "scientifiques", telle celle de PISA, soit par les remontées du terrain. L’objectif est d’"achever le collège unique", comme ils disent, afin de prouver enfin, en dépit de la résistance du réel, qu’il pourrait enfin devenir la grande réussite démocratique que le monde entier nous envie. Derrière les notions de "socle commun" ou de "culture commune" (dont le sens est en réalité équivoque), comme derrière la volonté intraitable de supprimer les classes à option, on retrouve toujours ce grand projet de moule unique, d’un enseignement absolument indifférencié destiné à effacer les déterminismes sociaux, et à placer tous les enfants sur la même ligne de départ pour la grande course de la vie. Cette fois-ci, nous assure-t-on, on s’est vraiment donné les moyens d’aller au bout du projet. C’est d’ailleurs vrai, et l’échec n’en sera que plus cuisant, puisqu’il ne tient nullement compte des échecs précédents.

C’est un peu comme si en économie le gouvernement Hollande s’était donné pour objectif de réaliser enfin la rupture avec le capitalisme rêvée par les socialistes dans les années 70. Certains en rêvent encore du reste, mais ils sont priés, même à gauche, de rester éloignés des rênes du pouvoir. On ne prend pas les mêmes précautions avec l’éducation de nos enfants, laquelle indiffère royalement les politiques. Demandez à Najat Vallaud-Belkacem, à Manuel Valls ou à François Hollande comment des enfants qui ne maîtrisent pas la langue française pourront dès la sixième apprendre deux langues étrangères : ils ne peuvent évidemment rien répondre, et les enfants noyés dans la difficulté scolaire ne les intéressent pas. Ce qui importe, c’est l’affichage idéologique. Les effets de la mesure, on ne pourra de toute façon pas les mesurer (si on veut bien les mesurer) avant cinq ou dix ans.

Le projet global (achever le collège unique) se décline en une série de lignes directrices qui sont autant d’erreurs qu’il importe de dénoncer. La réforme générale des programmes, d’abord : indépendamment même de son contenu, qui a été beaucoup discuté, elle est pédagogiquement absurde, puisqu’on change en même temps - contrairement à ce qui se fait habituellement, afin de respecter la continuité des enseignements pour les élèves – tous les programmes de toutes les classes. Deuxième erreur, le techno-pédagogisme, qui se traduit par l’imposition ubuesque des fameux EPI : on est dans la confusion des ordres ; au lieu de s’en tenir à ce qu’ils savent faire, administrer le système, les technocrates du ministère se mêlent de pédagogie et entendent apprendre leur métier aux professeurs. La soit-disant "autonomie" proposée aux professeurs s’est ainsi concrétisée par une caporalisation inédite et des centaines d’heures de formatage technocratique. Troisième erreur, stratégique : la lutte contre le déterminisme scolaire ne se joue pas au collège mais à l’école primaire, principalement à l’école maternelle. Les données scientifiques sur le sujet vont toutes dans le même sens, mais elles sont royalement ignorées par une réforme qui se fonde sur un diagnostic faux, datant des années 70. En outre, la suppression des classes ou sections à option, la mise en cause des classes protégées ne va pas réduire la ségrégation sociale et scolaire, mais au contraire la creuser, puisqu’elle conduit à éradiquer ce qui subsistait d’élitisme républicain dans les quartiers difficiles.

Aujourd’hui, entre 5 et 10% des établissements pourraient avoir des difficultés à mettre en œuvre cette réforme, comme l’a confirmé la ministre dans le Parisien de ce lundi. Certains seront même en grève le 8 septembre prochain. Comment expliquer de telles difficultés de mise en œuvre ? Est-ce une question d’organisation, de concertation, de moyens… ?

Jean-Rémi Girard : Il faut bien distinguer ici les difficultés à mettre en œuvre et le refus massif de la réforme qui vient de la grande majorité des professeurs. La plupart d’entre eux, même s’ils sont contre la réforme, vont bien évidemment enseigner à la rentrée.

Ils ne se mettront pas en infraction.

Il y a des difficultés parce que personne ne comprend très bien comment cette réforme fonctionne. Par exemple, faire de l’accompagnement personnalisé en classe entière sur ses heures de cours, qu’est-ce que cela veut dire ? On ne fait pas le programme ? On s’arrête régulièrement pour venir en aide aux élèves ? Comment fait-on de la personnalisation avec 30 élèves ? Toutes ces questions restent sans réponse.

Les difficultés de mise en œuvre viennent donc aussi du fait que la philosophie-même de la réforme est extrêmement obscure et que les professeurs ne voient pas son intérêt mais essentiellement ses – nombreux – aspects négatifs.

Enfin, pour conclure sur la mise en œuvre, on risque de fliquer les professeurs dans certains établissements pour vérifier qu’ils font bien leur nombre d’heures d’EPI et d’accompagnement personnalisé par semaine. Dans d’autres, on va les laisser beaucoup plus tranquilles afin d’éviter de fortes tensions dans l’établissement. En fin de compte, chaque professeur adaptera la chose à sa sauce. On pourra sans doute labelliser "accompagnement personnalisé" certaines heures de cours dites classiques.

Eric Deschavanne : La réaction des professeurs s’explique par le fait que la réforme - comme c’est inévitable lorsque l’idéologie prime sur le réel – a été conçue et mise en oeuvre de manière autoritaire par la technostructure. Il s’agit d’une réforme ultra-jacobine dont la première traduction concrète fut une tentative de formatage technocratique des professeurs, en contradiction complète avec l’idéal d’autonomie que la réforme prétendait pourtant promouvoir. Comme d’habitude dans ce genre de configurations, il y a une minorité de professeurs rebelles militants et une majorité qui n’en pense pas moins mais qui fait le gros dos en s’efforçant de s’adapter à la nouvelle donne.

Certains dispositifs ont été très critiqués ces derniers temps, comme le non-redoublement, la suppression de classes bilingues ou la mise en place d’enseignements interdisciplinaires. En quoi cette réforme répond-elle, ou ne répond pas, aux besoins réels ?

Jean-Rémi Girard : Cette réforme ne répond absolument en rien aux besoins réels. Entre 25 et 40% des élèves arrivent au collège avec de graves difficultés de lecture et d’écriture, et ces élèves en difficulté se retrouvent avec 1h30 de français en moins en 6ème. Personne au ministère n’a été capable de nous expliquer en quoi supprimer des heures d’enseignement du français en 6ème allait répondre à l’objectif affiché d’une meilleure maîtrise des fondamentaux.

Les EPI, de leur côté, sont fondés sur une philosophie qui est de dire que mettre en relation les disciplines leur donnera du sens. En fait, on risque surtout de se retrouver dans une situation où nous ferons des choses très artificielles, et perdrons les élèves les plus en difficulté qui ont besoin au contraire d’un enseignement disciplinaire structuré pour arriver à progresser.

Ensuite, on a effectivement supprimé énormément d’options et de dispositifs existants qui pouvaient permettre à certains élèves d’aller plus loin, mais aussi à d’autres de préparer leur projet professionnel avec l’option "découverte professionnelle" où ils avaient trois heures par semaine en plus des heures de cours pour travailler sur la diversité des métiers. C’est probablement une grande perte de se retrouver dans un collège qui, sous prétexte qu’il est supposé être unique, devient totalement uniforme. Finalement, les élèves en difficulté se retrouveront encore plus en difficulté, et ceux qui pouvaient aller plus loin n’auront plus cette possibilité-là.

Enfin, il est à souligner le caractère incongru de la suppression du redoublement telle qu’il est proposée dans cette réforme, mais aussi au primaire et en lycée. Cette suppression en France n’est faite que pour des raisons budgétaires, parce que le redoublement coûte de l’argent. Contrairement à d’autres pays où l’on a des professeurs qui viennent aider les élèves en difficulté, on ne voit absolument rien en France pour aider les élèves en difficulté, qui n’auront plus la possibilité de redoubler. Nous avons quelques enseignants dans un dispositif appelé Plus de maîtres que de classes, mais il est très léger et limité à l’école primaire.

Pour conclure, je rappelle que le SNALC n’appelle pas à la grève du 8 septembre, car cette dernière ne servira à rien. Nous pensons qu’il est vraiment dommage que l’on se retrouve dans une situation d’imposition d’une réforme qui est clairement vouée à l’échec. Celle-ci va rejoindre le grand cimetière des réformes de l’Éducation nationale, qu’on a imposées par le haut et qui se sont dissoutes progressivement dans les différents établissements. C’est une nouvelle occasion manquée d’essayer de prendre à bras-le-corps les nombreux problèmes de nos élèves, avec un ministère qui met toujours en œuvre les mêmes réformes avec les mêmes solutions.

Eric Deschavanne : En rien, parce qu’elle ne se fonde pas sur un bon diagnostic. Elle ne se fonde même pas du tout sur un diagnostic, puisqu’elle vise avant tout à réaliser une idée, le collège indifférencié, au sein duquel il faut adapter l’évaluation et la pédagogie de manière à faire disparaître les traces des différences de capacités entre les élèves. On ne part pas du réel mais de l’idéal, et d’un idéal dont on a appris depuis 40 ans qu’il n’était pas réalisable. Partir du réel consisterait principalement à reconnaître les quatre grandes données suivantes :

1) Ce n’est pas le système scolaire qui fabrique l’inégalité scolaire, mais la société ; L’enquête PISA révèle que c’est la proportion d’élèves en échec qui s’accroît, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu de l’accroissement des problèmes économiques, sociaux et culturels qui affectent un nombre croissant de territoires ;

2) Le déterminisme scolaire, en tant qu’il est social, à pour origine la socialisation précoce, le bain culturel initial ; c’est avant l’entrée au collège que s’acquièrent les compétences de base qui permettent de réussir dans les études secondaires et supérieures ;

3) La compétition scolaire et sociale, que l’on peut regretter et déplorer si on aspire à vivre dans un monde de bisounours, ne peut pas commencer après le collège, comme le rêve nos réformateurs ; de fait, et il en ira toujours ainsi, elle débute dès les premiers mois de la vie, au point que la hiérarchie scolaire (c’est cruel, mais c’est ainsi) est quasiment figée à l’entrée au CP ; 4) Du fait des écarts de niveau qui se sont creusés au cours de la première scolarité et de l’affirmation de la volonté et des goûts à l’adolescence, le collège a pour vocation d’instaurer une première différenciation des parcours.

Le moule unique que veulent imposer les réformateurs est un lit de procuste qui ne peut que générer de l’ennui et de l’échec. Ce ne sont pas les enseignement inter-disciplinaires qui changeront la donne. Que la technostructure fantasme sur les vertus magiques d’un tel gadget pédagogique est en soi préoccupant.

Cette réforme témoigne - jusqu’à la caricature – à la fois du biais idéologique et de la difficulté de concevoir la relation entre l’administration et le terrain dans un système vertical et centralisé comme l’Éducation nationale. La question du redoublement est à cet égard emblématique. L’administration veut supprimer les redoublements parce qu’il sont inefficaces et qu’ils coûtent trop cher. Fort bien. Cependant, si les professeurs proposent le redoublement des élèves en difficulté, ce n’est pas parce qu’ils sont idiots ou méchants, mais parce qu’il n’existe pas de solutions alternatives. Il faudrait donc promouvoir d’autres dispositifs, ce qui est théoriquement possible mais pratiquement impossible, puisqu’on prohibe, pour des raisons purement idéologiques, la différenciation des parcours et des rythmes d’apprentissage. Il faudrait sans doute laisser l’initiative au terrain. L’administration, plutôt que de proposer des pseudo-solutions définies technocratiquement, devrait se contenter d’assigner pour objectif la fin des redoublements, et donner aux établissements la souplesse nécessaire pour imaginer et réaliser les dispositifs alternatifs. Plus facile à dire qu’à faire néanmoins, tant une telle démarche est en contradiction avec la culture de l’Éducation nationale.

Jean-Rémi Girard,
Vice-président national du SNALC-FGAF (2e syndicat de l’Éducation nationale et du supérieur)

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