Le SNALC sur Atlantico : Suicides de profs, violence et déni du Ministère

samedi 13 février 2016
par  LECOURTIER Sébastien

Suicides de profs, violence dans les classes :

quand le déni du ministère de l’Education nationale fait des ravages dans les écoles

Par Jean-Rémi Girard - Publié le 11/02/2016

L’Education nationale a été endeuillée à plusieurs reprises ces derniers jours par des suicides de professeurs. Les collègues de l’un d’entre eux ont signé une lettre ouverte dans laquelle ils dénoncent l’extrême violence à laquelle ils sont confrontés dans les classes, et le déni de leur hiérarchie

Atlantico : Comment en est-on arrivé à ce que la dégradation de la situation dans un nombre non négligeable d’établissements soit telle que des professeurs en viennent à se suicider ?

Jean-Rémi Girard : Les professeurs, les CPE, les surveillants et même les chefs d’établissement sont soumis à des conditions de travail de plus en plus difficiles. L’écart se creuse entre le discours de l’institution — faire preuve de "bienveillance", "inclure" tout le monde — et la réalité à laquelle les personnels sont confrontés dans les établissements scolaires. Derrière ce que l’on appelle "incivilités" se cachent souvent des insultes, des menaces, des classes sur lesquelles beaucoup ne parviennent plus à garder le contrôle car ils n’en ont pas les moyens et plus l’énergie.

Il y a de jeunes professeurs pour lesquels le choc est rude, d’autant qu’ils sont souvent envoyés dans les établissements les plus durs. À l’autre bout du spectre, des collègues plus âgés s’épuisent. Dans les deux cas, les conséquences peuvent être terribles.

Il ne s’agit pas de dire qu’un suicide d’enseignant est toujours dû à son métier, mais, dans de nombreuses situations, c’est une circonstance qui a joué. Quand Lise Bonnafous s’est immolée dans la cour de son lycée en 2011 ou quand Pierre Jacque s’est suicidé en 2013 après avoir laissé une lettre sans équivoque, cela était lié à leur travail. Cela a d’ailleurs été officiellement reconnu dans le cas de Pierre Jacque, un an après.

Comment se manifeste le déni ou l’indifférence de la hiérarchie dont parlent les signataires de la lettre ouverte ?

La posture classique est de rejeter la faute sur le collègue : il n’aurait pas su gérer ; il aurait eu des problèmes personnels ; il aurait été "fragile", etc. Il est courant également de dire que l’établissement n’était pas difficile. On en a un exemple de la plus belle eau dans le cas de Vincent, à Toulouse. D’un côté, les professeurs décrivent dans leur lettre ouverte un collège à la limite de la zone de non-droit : "insultes, incivilités, coups portés sur les adultes, dégradations des locaux, déclenchements incessants de l’alarme incendie, violence dans la cour, en classe ou devant le collège, harcèlements conduisant certains élèves à des absences répétées voire à des départs de notre établissement". Deux stagiaires avaient déjà démissionné l’année précédente ; une équipe mobile de sécurité était intervenue, visiblement sans résultats. De l’autre, l’académie dit que l’établissement n’a pas la réputation d’être compliqué (!). Le directeur académique (DSDEN) va même jusqu’à déclarer publiquement que "personne n’oblige les profs à être profs" et parle de "mettre en place des projets éducatifs".

On a l’impression de deux univers différents qui ne se croisent jamais. Un peu comme si l’on avait d’un côté un hôpital de campagne où l’on fait de la chirurgie lourde avec les moyens du bord, et de l’autre une administration qui vous propose du sirop et des pastilles pour la gorge.

Comment expliquer cette attitude de la part des hautes instances de l’enseignement ?

Surtout, pas de vagues ! L’image de l’institution et celle de l’établissement doivent demeurer les meilleures possibles. Quitte à nier les problèmes, qui sont pourtant sous les yeux de tout le monde. Quand on fait des statistiques, on les fait bien floues afin de ne surtout pas dire tel lycée ou tel collège dysfonctionne. En effet, si l’on admettait que des choses ne vont pas, il faudrait alors résoudre les difficultés, y mettre des moyens financiers et humains, voire reconnaître que la hiérarchie est, à un moment ou un autre, responsable. C’est bien plus facile et pratique de balayer la poussière sous le tapis.

Quelles mesures pourraient être prises pour redonner leur dignité aux professeurs qui subissent à la fois la violence de leurs élèves et l’indifférence de leur hiérarchie ?

Ce n’est pas qu’une question de dignité. C’est avant tout une question de conditions de travail. Dans l’Éducation nationale, on semble découvrir seulement aujourd’hui des choses telles que le syndrome d’épuisement professionnel (le fameux burn out). Nous n’avons pas de médecine de travail. Nous n’avons pas confiance en notre hiérarchie. Nous devons faire de la garderie d’élèves connus des services de police, et que l’on refusera d’exclure de l’établissement pour que ça ne fasse pas tache dans les statistiques. Si l’on ne revoit pas en profondeur les rapports hiérarchiques et la gestion des ressources humaines d’une part, et la façon de s’occuper des élèves pudiquement appelés "difficiles" d’autre part, des collègues continueront de faire des dépressions, des burn out et, parfois, de se donner la mort. C’est inévitable.

Jean-Rémi Girard,
Vice-président national du SNALC-FGAF (2e syndicat de l’Éducation nationale et du supérieur)