Le Recteur Morvan épingle le caporalisme

vendredi 9 octobre 2015
par  Sébastien LECOURTIER

Réforme du collège :

Le Recteur Morvan épingle le caporalisme


Alain MORVAN
Ancien recteur d’académie
Professeur émérite à l’université
de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3)

Le caporalisme épinglé

Caen, le 30 septembre 2015. Chacun retient son souffle : la Directrice générale de l’enseignement scolaire va parler. Le décor est planté, à la fois sévère et farfelu. Côté sévère : l’homme au complet gris très strict, ancien officier de carrière devenu recteur, dont le sérieux imperturbable et le sens de la discipline seront bien opportuns durant l’hallucinante conférence qui va suivre. Perinde ac cadaver, semble penser l’excellent homme. Côté farfelu : cette spirale, peut-être tracée sur le tableau noir par une main facétieuse, et à demi effacée seulement, qui rappelle furieusement le dessin ornant la gidouille du Père Ubu. On devine, en deçà de la caméra qui filme religieusement la cérémonie, un public de chefs d’établissement sagement alignés sur leurs chaises, et notant la bonne parole, peut-être, se prend-on follement à imaginer, à la façon de généraux nord-coréens. Que pensent-ils, ces principaux qui en ont vu bien d’autres, de l’étrange prestation qui va suivre ? Rien ne le laisse filtrer, car le spectateur de la vidéo sera privé de la séquence questions-réponses. Les moyens audio-visuels sont mobilisés exclusivement pour enregistrer la parole du chef. De la cheffe. De la communication, oui. De l’échange, non.

Dans son homélie, prolixe comme un compte rendu de Conseil des ministres et dogmatique comme un arrêt de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Mme Florence Robine explique ce que sera la mise en œuvre de la réforme du collège dont elle fait endosser la responsabilité à la Ministre (à qui, il est vrai, il n’a pas été besoin de forcer la main) et au Parlement. L’observateur attentif relève en effet plusieurs références à la volonté de ce qu’elle appelle « la représentation nationale » – façon de légitimer ce qui est né d’obscures cogitations conduites (ou « construites », pour recourir au vocabulaire qu’affectionne Mme la Directrice générale) dans les bureaux de la rue de Grenelle, dont on a quelque mal à se rappeler qu’ils ont accueilli les collaborateurs de Jules Ferry ou de Jean Zay. Et puisqu’elle évoque et invoque les parlementaires, je fais de mon côté un rêve : que tous les députés socialistes qui, pour des raisons que je ne m’autoriserai pas à commenter, et malgré de nombreux et pressants appels, ont choisi d’acquiescer sans réagir à la mise en pièces du collège, restent ficelés à leur banc durant 1 heure, 9 minutes et 28 secondes (temps que dure cette harangue caennaise) et écoutent Mme la Directrice générale de A à Z. Et pas question de faire une pause à la buvette de l’Assemblée ! C’est cela, la responsabilité de l’élu.

On passera sur la forme – qu’il s’agisse du vocabulaire orgueilleusement technocratique, style DATAR des années 1990 (Mme Robine adore « faire un petit focus »), ou des incertitudes de français (les choses « qu’on a fait », « basé sur » au lieu de « fondé sur », « conséquent » au sens d’« important », j’en passe…). On est presque tenté aussi de passer sur le jargon à la mode Trissotin dans lequel est censée s’incarner la vulgate pédagogiste. Mais il faut précisément s’y arrêter car ce sont les mots qui trahissent le mieux la désinvolture souveraine avec laquelle Mme Robine parle des professeurs devant d’encourager au contraire à les respecter. Ayant énoncé l’axiome de l’« éducabilité » (défense de rire de ce barbarisme !) de tous les élèves, notre bonne Directrice générale n’hésite pas, avec un petit air faussement innocent, à dire sa « conviction absolue » dans l’éducabilité (re-sic !) des enseignants. Façon de dire que ces derniers sont de tristes boulets qui ralentissent l’essor glorieux du nouveau collège vers des lendemains qui chantent. Elle nous dit aussi que les élèves apprennent aussi bien en dialoguant entre eux qu’en écoutant leur professeur. Ne croyez pas que j’invente : écoutez la vidéo, ce fut dit. Et pour bien enfoncer le clou du dédain, Mme Robine, qui a un faible pour le concept bien prétentieusement sonore de « palier de maturité », assène qu’il convient de faire passer « les équipes » par lesdits « paliers de maturité ». Traduit en français de tous les jours, cela semble vouloir dire que les pauvres enseignants ont de réels progrès à accomplir s’ils veulent se hausser au niveau des culs-bénits de la saine pédagogie.

Il est légitime et indispensable de s’intéresser aux élèves en difficulté et aux victimes potentielles du décrochage scolaire. Il est stupéfiant, en revanche, que pas un mot ne soit dit des bons élèves, ni du plaisir qu’on peut ressentir à apprendre, à progresser, à se dépasser sur l’échelle du mérite. Mme Robine semble n’en avoir cure. S’agissant des disciplines (car il n’y a quand même pas que les « compétences » dans la vie d’un élève !), les vrais sujets d’inquiétude sont par elle contournés. La place dévolue au latin est expédiée en quelques mots d’une rare légèreté, à la fin du propos, ainsi que celle des langues étrangères. Du sort funeste des classes bi-langues et des sections européennes, pas un mot. La langue allemande – sauf erreur ou inattention de ma part – n’est pas évoquée une seule fois. Sans doute un hommage aux propos définitifs que le précédent recteur de l’académie de Caen, depuis nommé conseiller à l’Élysée, avait tenus au printemps face à une délégation de germanistes de son académie, priés de se convaincre une fois pour toutes qu’après deux guerres mondiales, il était normal que l’allemand soit devenue une langue peu « attractive ». leurs chefs d’établissement, qu’il ne serait pas malséant Je ne suis pas, ou tente de ne pas être, inspiré par quelque manichéisme que ce soit. Je reconnais que Mme Robine est assez talentueuse lors des quelques minutes qu’elle consacre à l’eau comme possible objet d’étude interdisciplinaire. Elle nous dit d’ailleurs elle-même qu’elle a bien rôdé ce numéro-là. Mais ce qui me partage entre hilarité et indignation, c’est sa façon d’être et de parler. Que d’autorité jupitérienne, que de certitudes cassantes, que de caporalisme dans la pensée, dans la méthode, dans l’expression de la part de quelqu’un qui prône la nécessité de l’autonomie ! À l’entendre ressasser l’expression « obligation absolue » (en détachant avec brutalité les syllabes de l’adjectif ab/so/lu), on ne comprend que trop bien de quelle autonomie il s’agit, au profit de qui, aux dépens de qui, et au nom de quoi. Ce qui ne signifie pas que les principaux doivent se réjouir : en traitant les professeurs comme quantité négligeable, Mme Robine ne fait- elle pas d’avance des chefs d’établissement les responsables de l’échec inéluctable du nouveau collège ? Du futur ex-nouveau collège, espérons-le.

J’ai rarement entendu un dignitaire de l’Éducation nationale parler du corps enseignant avec si peu de considération. Des élèves avec si peu de discernement. De l’institution scolaire elle-même avec un tel orgueil de propriétaire. De tout et de rien avec aussi peu de recul, d’humanité, d’humilité, de capacité à douter. Non, Mme Robine ne doute de rien. En imposant le retrait de son affligeante réforme, apprenons-lui les vertus de l’esprit critique !

Alain MORVAN
Ancien recteur d’académie
Professeur émérite à l’université
de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3)


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